Philippe MURAY, Exorcismes spirituels III, Les Belles Lettres, Paris, 2002, pp. 174-177.
Entretien avec Elisabeth Lévy (extrait), dédicace spéciale pour Lari.
E. L. : Vous ne réussirez, pas à me désespérer ! Votre succès est bien la preuve que des hommes de l'ancien monde continuent à désapprouver, à refuser, à dynamiter. Il nous reste un langage commun, et donc un langage...
Ph. M. : Mais vous voyez que c'est l'homme moderne qui modèle ce monde ! Et ce qui le distingue de l'homme ancien c'est que, pour la première fois, il met tout le passé en examen. Il arrête l'Histoire, à tous les sens du terme. Depuis la Shoah, et c'est compréhensible, on passe les menottes à l'Histoire. Bien entendu, on a toujours noirci les périodes antérieures. Le romantisme a noirci la Renaissance, la République a noirci l'Ancien Régime. Mais nous sommes la première génération qui a entrepris d'inculper l'Histoire dans son principe même, tout en affirmant que l'Histoire continue. C'est assez curieux. Pour la première fois, la coexistence du Mal et du Bien (et cette coexistence est une autre des définitions de la vie historique) semble devenue impossible. Comme je suis vieux, je me souviens du village où s'est déroulée mon enfance : la guerre avait eu lieu, l'épuration aussi, quelques personnes avaient été fusillées, et puis l'existence avait repris son cours. C'étaient les années cinquante. On voyait encore partout les traces de l'Histoire conflictuelle. D'anciens collabos croisaient dans les rues d'anciens résistants. Les bons et les méchants vivaient ensemble. Du moins se côtoyaient-ils. Parce que la vie c'est ça. C'est quelque chose qui continue. Et c'est ce quelque-chose-qui-continue, avec son mélange de bons et de méchants, qui est aujourd'hui arrêté ; ou que l'on veut idéalement arrêter. Pour comprendre ce qui découle de cette situation, il faudrait peut-être en revenir à la théorie leibnizienne de l'harmonie par les compensations, où le Mal, en quelque sorte, garantit le Bien, au sens propre, et garantit même son existence. Au fond, c'est cette espèce d'équilibre qui est rompu. Le Bien, dès lors, privé de garant maléfique, existe et inexiste en même temps. Et son inexistence est pour ainsi dire à la mesure de son omnipotence...
E. L. : Admettons qu'il y ait un conflit en cours entre le nouvel ordre festif et l'ancien ordre symbolique, entre les partisans du retour à la nature et les défenseurs de la culture. Mais pourquoi parier sur la défaite de la dissidence, c'est-à-dire de la littérature ? Et Shakespeare, et Proust, et Sade, et Céline ? Et Balzac qui vous observe en train de travailler ?
Ph. M. : Bien sûr, tous ces écrivains empêchent d'enterrer totalement l'Histoire. Ils sont même le témoignage presque unique qu'elle a existé, et qu'elle a existé d'une façon non abstraite, dans la chair même des êtres (des personnages). Mais beaucoup de leurs livres seraient impubliables aujourd'hui. Depuis que l'Histoire n'existe plus, la littérature a subi une redéfinition complète : elle doit contribuer à la consolidation des valeurs de citoyenneté, de convivialité, de parité et de fraternité. Elle n'est plus louée que pour ça. Rétrospectivement, cela signifie aussi que Hugo, Beaumarchais ou Rousseau passent triomphalement l'examen ; mais quid de Balzac, qui prétendait écrire à la lumière des « flambeaux » fort peu conviviaux et républicains de la monarchie et du catholicisme ? Quid de Sade, que les tabloïds désigneraient au lynchage populaire comme maniaque sexuel de première classe ? Quid de Bataille, qui liait la littérature au Mal sans solution de continuité ? Quid de presque tout le monde ? De presque tous ceux qui sont intéressants ? Quid de Poe, même, de Maupassant, de Dostoïevski ? Quid de tous ceux pour qui l'humanité habitait vraiment le Jardin des supplices, et non le Jardin d'Eden tel qu'on nous fait un devoir de le réinventer et de le réintégrer ? La littérature, surtout la littérature romanesque, c'est l'incarnation du principe d'incertitude, et la nouvelle humanité n'aime pas du tout ce principe, auquel elle a substitué le bien plus avantageux principe de précaution. Concernant Céline, évidemment, c'est encore pire. Ma conviction est qu'on finira, si le projet global de purification éthique se poursuit, par le virer des bibliothèques. Tout simplement parce que le but officiel de la littérature n'est plus de refléter les contradictions de l'être humain, et encore moins ses horreurs plus ou moins intimes, mais de célébrer un néo-humain délivré de la contradiction. Les médias nous le montrent déjà, ce néo-humain, dans ses pompes et dans ses œuvres, en train de pique-niquer citoyennement et d'être heureux d'être ensemble. La littérature idéale de demain devra s'adapter à ces perspectives hyperfestives. On aura des écrivains combattants, militant pour le Bien citoyen, un peu comme dans la Russie soviétique, ou comme quand l'Eglise avait encore une emprise et qu'elle suscitait tout un tas de romans édifiants. Dans ce monde qui opère un tri implacable entre bons et méchants, la littérature est sommée de concourir au bien de l'homme. C'est la défaite des Lumières, qui avaient ridiculisé cette ambition totalitaire. Mais il n'y a plus de Lumières.
E. L. : Ambition totalitaire certes, mais le Céline des pamphlets ne l'est-il pas aussi ? Et même si le lynchage citoyen dont Renaud Camus a été victime fait horreur, beaucoup penseront que les littérateurs cordicoles d'aujourd'hui sont à tout prendre préférables à son intérêt prononcé pour les origines. Après tout - et Camus est d'ailleurs convenu qu'il ne l'avait pas suffisamment pris en compte - ce siècle s'est fart bien débrouillé en matière de Mal. Peut-on s'alarmer que ce Mal soit combattu ? Pour le dire lapidairement, après la Shoah, n'avons-nous pas besoin de bons sentiments ?
Ph. M. : Le spectacle de la ruée sacrificielle des dominants repus et joufflus contre Renaud Camus a été une chose assez pénible. C'était la France cramoisie contre la France moisie. Mais ce n'est là qu'un aspect du problème. Outre qu'elle est odieuse, toute la littérature antisémite est esthétiquement lamentable. Toute ; sauf celle de Céline. D'où le scandale. Là aussi, pour aller vite, il y a coexistence du bon et du mauvais. Je ne vais pas recommencer ma démonstration sur Céline, mais enfin son œuvre est beaucoup plus complexe qu'on ne le dit, ne serait-ce que parce qu'elle avoue le rêve dévastateur, éradicateur, des avant-gardismes du XXe siècle. Le désir (resté formel chez les autres) de table rase s'incarne chez lui. C'est un point fondamental. Tous ceux qui l'inscrivent uniquement dans la lignée des Drumont, Brasillach, Rebatet et autres manifestent une surdité complète à ce phénomène. Camus, ou plutôt l'affaire Camus, c'est tout à fait autre chose. Autant que je le sache, Renaud Camus est un écrivain dont l'académisme est une forme de dandysme. On est loin de la monstruosité moderniste célinienne. Chez Camus, le scandale n'est pas né, comme chez Céline, du court-circuit entre avant-gardisme et antisémitisme, mais du choc entre des tas de « positivités » que véhicule sa prose (de l'homosexualité, facteur positif s'il en est pour les modernes, à l'intérêt pour l'art contemporain), et quelques énoncés qui ressemblent très fort à tout ce qui est insupportable depuis la Shoah. Du sein du Bien d'aujourd'hui, on voit donc brusquement remonter un Mal d'autrefois, un Mal dont le compte est supposé réglé, un Mal qui est assimilé à « autrefois », à l'Histoire. Maintenant, si on essaie de s'élever un peu au-dessus de ce que Barthes appelait la routine de la « dénonciation pieuse », on peut se demander si ce scandale contribue si peu que ce soit à la levée du tabou pesant sur l'expression du négatif, ou au moins à la fissuration de ce que tout le monde appelle la « pensée unique ». Ça reviendrait à oublier que l'antisémitisme, même s'il n'a plus droit de cité, a été aussi en son temps, et ô combien, une pensée unique, une pensée de masse, et une vision du monde jugée « positive » (c'est pourquoi aussi, entre parenthèses, les « bons sentiments », si massifs soient-ils, et justement parce qu'ils sont massifs, parce qu'ils sont par principe des sentiments de masse, ne garantissent aucunement contre des exterminations de masse)...
E. L. : II existerait un négatif trop négatif ? Vous voudriez un négatif propre, acceptable, montrable ? Un négatif limité ? Un négatif pour gens convenables ? Cela ne vous ressemble guère !
Ph. M. : Mais je n'assimile aucunement l'antisémitisme à ce que j'appelle le négatif ! L'antisémitisme, c'est le répulsif, pas le négatif. Quant à l'avenir de la pensée libre, si elle avait le malheur de passer par la levée du tabou mis sur l'expression antisémite, et si l'antisémitisme c'était le négatif, sale ou propre, acceptable ou non, alors la pensée libre n'aurait aucun avenir. Le négatif, ou plutôt la négation, je le répète après Hegel, c'est l'action au sens fort du terme, c'est-à-dire l'expression d'un désaccord avec le monde donné et, par cette expression, sa transformation. Il n'y a pas de vie humaine sans négation du donné (l'animal ne nie pas). C'est ça le négatif, c'est la vie même, et ça n'a évidemment rien à voir avec l'antisémitisme ni avec aucune autre passion mortifère. Cela dit, toutes les époques ont leurs tabous. Les prendre en compte, c'est accepter l'existence du principe de réalité. Rabelais s'est moqué des théologiens, mais il n'a jamais mis en doute l'existence du Christ, il n'a même sûrement jamais pensé à le faire. Le tabou consécutif à la Shoah, c'est notre principe de réalité à nous. Faire comme s'il n'existait pas, c'est encore une fois lui préférer le principe de plaisir, et c'est finalement tout à fait en phase avec les autres comportements oniriques de l'individu contemporain, d'Homo festivus, l'individu décomplexé par tous les bouts qui dit « je suis » et qui veut que le reste plie devant cette affirmation. Tout cela ne dissuade pas de plaider pour Céline, c'est-à-dire pour une littérature non cordicole, une littérature qui n'évacue pas le Mal a priori ; ne serait-ce, encore une fois, que parce que ceux qui redéfinissent aujourd'hui autoritairement la littérature n'en veulent plus. Ce qui revient d'ailleurs à dire qu'ils ne veulent plus du tout de la littérature. Je repense à une anecdote, je ne sais pas si elle est vraie ou fausse mais elle est intéressante en même temps qu'horrible. On raconte qu'un jour Dostoïevski s'est vanté auprès de Tourgueniev d'avoir violé une petite fille et de l'avoir écoutée se pendre dans une pièce voisine. C'est d'ailleurs une scène qu'on retrouve dans la confession de Stavroguine des Démons. À Tourgueniev qui demandait pourquoi il lui racontait ça, Dostoïevski aurait répondu : « Parce que je vous méprise. » Dostoïevski mettant la négativité sous le nez de Tourgueniev me paraît allégorique de la littérature, et de ce qu'elle représente comme rappel de toutes les abominations, mais aussi de toutes les singularités...
à suivre, éperdument ! ![[:lejeanfre:2] [:lejeanfre:2]](/images/perso/2/lejeanfre.gif)
Message édité par lejeanfre le 12-03-2006 à 10:41:11
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